Observer la nature, son adaptation urbaine

Cet article a été écrit par Braconnier du Cosmos, le 25 février 2017

De la nature domestiquée à spontanée

Redécouvrir la nature en ville a de quoi émerveiller. Partons à la découverte des plantes dites "rudérales". Ce sont ces plantes qui poussent dans les décombres (friches entre deux immeubles, parkings abandonnés, elles poussent dans les fissures d’asphalte). Leur capacité d’adaptation va vous surprendre ! Dans l’imaginaire, la friche est comme chargée de honte : elle désigne une perte de pouvoirs tant étatique qu’industriel. Mais ces délaissés sont aussi des interstices biologiques, lieu d’accueil pour les plantes et les animaux.

© Bien Urbain

© Bien Urbain

Observons et changeons de regard sur le « sauvage » : des écosystèmes inattendus s’offrent ici à livre ouvert, un livre vivant. Trop souvent, dans nos jardins, on expulse sans ménagement ces « mauvaises » herbes accusées de concurrencer le sacro-saint gazon et son cadre immuable: maison, tondeuse, chien et asperseur (un cauchemar aseptisé, monospécifique et stérile). Quelle absurdité, quand on sait que certaines sont de véritables engrais verts (vesces, luzernes, bourraches), regardons de près : elles ont la capacité d’accueillir un grand nombre de pollinisateurs, d’oiseaux et de recréer des petits paysages spontanés : la molène (Verbascum thapsus) et ces infusions pour lutter contre beaucoup d’affections pulmonaires, le fenouil (Foeniculum vulgare) aux multiples vertus, l’ailanthe (Ailanthus altissima) qui est l’arbre-pionnier par excellence – avec le bouleau – à être reconnu depuis le XIXe dans les registres de sylviculture à pousser dans les sols les plus stériles et à résister parfaitement aux pollutions des villes ; l’arbre aux papillons (Buddleia davidii) qui est capable de pousser entre des rails désaffectés de chemin de fer, au bois traité à l’extrême. Il n’a pas besoin d’humus ou d’un sol au sens pédologique du terme, pour s’implanter, c’est une plante bio-indicatrice d’atmosphères irrespirables qui dégage un parfum sucré ; les insectes en raffolent, particulièrement les hyménoptères ; le cosmos (Cosmos bipinnatus) est une annuelle qui fleurit dans des sols usés et dégradés, autour des routes. Enfin, beaucoup sont comestibles : pissenlit, mauve (les jeunes feuilles et les fleurs se mangent), églantier (rosier sauvage) pour faire des confitures. Le lamier pousse spontanément et les feuilles sont comestibles, le leycesteria qui croît en ville donne de longues grappes aux bractées rouge-violacé qui accueillent de petits fruits rouge foncé avec un arrière-gout de caramel cuit : très bon pour le clafoutis et pour les oiseaux. Il y a un véritable régal végétal à reconnaitre, selon l’expression de François Couplan. Le « Capitulaire de Villis » édicté sous Charlemagne a référencé certaines herbes spontanées à cultiver pour être utilisées uniquement en période de famine. Gérard Ducerf en dresse une encyclopédie.

Ces plantes « rudérales » dont Gilles Clément en fait un éloge dans son remarquable ouvrage : « le jardin en mouvement », ont aussi une fonction de « bio-indicatrices » : les plantes nous parlent et nous donnent de précieuses informations sur un sol et pourquoi il est important ne pas tout désherber.

Cette végétation rebelle est aussi un point de départ pour reconstituer de l’humus qui sera cette base d’accueil pour la vie et la diversité végétale, face aux « terres des labours » où la vie se pense en sélection. Les friches deviennent des espaces d’accueil possible pour des potagers ou des vergers urbains.

La friche sauvage a son rôle


Elle accueille une biodiversité qui ne trouve plus place ailleurs. Ne pourrait-on valoriser biologiquement ces friches et leur dynamique végétale, susciter leur appropriation par un public averti ? Un réseau de friches-réserves dans une ville viendrait en complément des jardins partagés et des futurs espaces dédiés à l’agriculture urbaine. Il jouerait un rôle de sauvegarde du sol contre l’érosion, comme le montre l’exemple rennais de l’ancienne friche militaire de la Courrouze qui a pour but de préserver le sol, la végétation sur place et surtout le fonctionnement hydrologique du site qui permet de gérer la gestion des eaux de pluie en s’appuyant sur l’ancien réseau de fossés à ciel ouvert (fossés qui avaient pour but de protéger les casemates, quand le fort était en activité au XIXe). Elle constituerait aussi une réserve de végétation spontanée exploitable par les passereaux granivores (moineaux, verdier, chardonneret…), en forte régression suite à la disparition de cette flore adventice en milieu urbain et au remplacement de bien des chaumes hivernaux par des cultures intermédiaires, on l’observe aussi à la campagne, où certaines fermes ne privilégient pas assez leurs haies bocages qui accueillent oiseaux et auxiliaires. Le verdier, le Serin cini et le chardonneret, trois oiseaux emblématiques des jardins, ont d’ailleurs été récemment inscrits sur la Liste rouge des espèces menacées de France en raison de cette pénurie. Enfin, suite à l’obligation pour les collectivités locales d’arrêter totalement les produits phytosanitaires (depuis janvier 2017), les adventices ont à nouveau leur place en ville. Il sera important de s’y habituer et de comprendre leur adaptation.

Quelle dynamique à contempler ! La couverture du sol procède par étapes : plantes annuelles à bisannuelles (un pied d’onagre peut couvrir 100 m2 en trois ans) à cycle court qui préparent un humus ou viendront ensuite, arbustes puis arbres, ce qui crée alors un « climax » : optimum de végétation pour un sol et un climat données : en fin de compte, une forêt.

Plantes invasives, à quel niveau ?


Cependant, en ville et dans certains parcs périurbains, certaines plantes peuvent devenir invasives, c'est le cas du robinier faux-acacia (robinia pseudoacacia). Cet arbre à un grand nombre de vertus pour son bois imputrescible qui est utilisé par les paysans pour les piquets de clôtures, par les vignerons pour en faire des tuteurs et même par les ostréiculteurs pour les supports des huitres. Sa durée de vie est de 25ans en moyenne et parfois si les conditions sont bonnes (dans la liste des bois naturels de construction très résistants aux aléas climatiques, pour tous types de structures, on peut citer le châtaigner, le noisetier et le chêne ; en sachant que l’espérance de vie quand ils sont plantés en terre, s’amenuise inévitablement). Néanmoins, il est à noter que certaines "plantes dites invasives" peuvent devenir trop envahissante et usent d'arme perfide qui émettent des substances qui inhibent la germination et la croissance des concurrentes enracinées à proximité ou des rhizomes horizontaux très prolifères on peut citer le l'Ailante (Ailanthus altissima), la renoué du japon (Polygonum cuspidatum) qui peut changer tout un climax à certains endroits, (on pourrait se croire par moment dans un petit Vietnam) :

La flore peut en être perturbée ainsi que la faune, certaine comme l'ambroisie (Ambrosia artemisifolia) peut dégager un pollen très allergisant. Quoi qu'il en soit, cela n'a rien à voir avec les problématiques agricoles de par cette étude du 20 mars 2018, du CNRS et du muséum national d'histoire naturelle qui alertent sur la disparition massive des oiseaux de campagne : 1/3 des oiseaux en moins sur 15 ans (ce sont les alouettes, les fauvettes grisettes, le bruant ortolan, la population du Perdrix est presque décimée) et cela va de pair avec l’effondrement des insectes dans ces milieux. La problématique des plantes invasives reste une exception, car bien entendu les plantes ont un effet plus que bénéfique sur l'environnement des citadins et de leur santé, de par la régulation des ilots de chaleurs et dans une moindre mesure de la purification de l'air, du sol et de l'eau. Les architectes des cités du futur l'ont bien compris : il faudra combiner le meilleur de la nature et les technologies de l'information... affaire à suivre. Ainsi, les arbres assainissent l’atmosphère ; une grande majorité de fétuques et des graminées peuvent absorber des métaux lourds (plomb, arsenic, etc.) ; les plantes grasses couvre-sol de type sedums et joubarbes sont comestibles et supportent des conditions extrêmes, tant au niveau du substrat et que de l'ensoleillement ; quant aux zones humides situées dans certains parcs ou lisières d'agglomération, les iris et les joncs phytoremédient les excès de nitrates et de phosphates dans l'eau. C'est ainsi qu'il faille connaitre cette flore spontanée, maintenir les friches et valoriser les espaces champêtres urbain.

Voici les stars du trottoir : la vergerette du Canada, le pâturin annuel, la pariétaire de Judée, le laiteron maraicher et le séneçon commun pour l'étude de Télebotanica et le programme « sauvage de ma rue » effectué en 2017.

La capacité d’adaptation des plantes se lit aussi dans le patrimoine des vieux et grands arbres qu’Hervé Coves nous conte et que Pascal Poot pratique avec la reproduction de semences de tomates poussant sans eau, ce que développe aussi les fermiers de « Biau Germe », c’est un grand sujet qu’on appelle l’épigénétique (étude des mécanismes qui modulent l’expression du patrimoine génétique en fonction de l’environnement) et dont nous ne sommes qu’au balbutiement. Du fait qu’un arbre ne peut se déplacer, il agit différemment. Par exemple, chaque branche a un génome un peu différent, qui s’adapte au climat et à l’exposition (ombre ou soleil), ce qui donne aux unes, un avantage évolutif par rapport aux autres. Au cours de sa vie, un arbre doit faire face à bien des événements : canicule, tempête, neige... Un vieil arbre de 100 à 400 ans accumule une mémoire génétique. Les fruits de cet arbre (glands, samares, etc.) auront des génomes toujours mieux adaptés aux lieux, mais aussi au climat : des génomes toujours plus résilients et d’une extrême adaptation (pour les futurs semis). Les vieux arbres ont donc une mémoire génétique (les plantes ont plus de gènes que les hommes). Pour récapituler, tous ces gènes sont des mémoires qui permettent aux plantes de s’adapter à des environnements les plus extrêmes. Hervé Coves en conclut que les arbres ont acquis une fabuleuse adaptation, une bibliothèque de connaissance « active ».

 

 

La renoué du Japon ne recule devant rien

 

« On entretient un jardin en accompagnant la nature et en misant sur l’observation. »

Pour aller plus loin, sur les plantes sauvages et comestibles

  • Voici un programme, pour mieux connaitre les plantes « sauvages » dans sa rue, sur ce lien
  • François Couplan et Eva Styner, Le Guide des plantes sauvages comestibles et toxiques, Delachaux & Niestlé, 2013
  • Gérard Ducerf, Encyclopédie des plantes bio-indicatrices, volume 3, promonature, 2013. Vous trouverez une référence de plusieurs centaines de plantes bio-indicatrices avec des fiches pour chacune d’elle, donnant l’utilité médicinale et culinaire (avis aux crudivores).
  • Christophe de Hody, il fait des visites dans les grands parcs parisiens à la découverte des plantes sauvages selon les saisons et reconnaitre si celles-ci, sont comestibles pour la botanique, la cuisine sauvage, les préparations de remèdes et la naturopathie.

 

Avec la participation de Cyrille Frey

Cet article dépend du thème Terrain.

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